"Le coronavirus met le tissu économique en détresse"

Presse / expertise
Quelles conséquences pourrait avoir la crise sanitaire que nous traversons ? La Provence, dans son édition du 17 mars 2019, a interrogé les économistes, dont Alain Trannoy, (EHESS/AMSE).
18 mars 2020
Quelles conséquences pourrait avoir la crise sanitaire que nous traversons ? La Provence, dans son édition du 17 mars 2019, a interrogé des économistes, notamment Alain Trannoy, (EHESS/AMSE). Par Jean-Luc Crozel, avec Marie-Cécile Bérenger.

Il ne s'attaque pas qu'aux tissus pulmonaires, il met aussi en détresse le tissu économique. Tel est le constat qui s'impose, au fur et à mesure que le coronavirus dont le nom de code est Covid-19, poursuit son offensive sur notre territoire. "Nous sommes en guerre", a martelé à plusieurs reprises Emmanuel Macron, hier soir dans une nouvelle intervention télévisée. Le président y a confirmé sa volonté de soutenir les entreprises, d'éviter les faillites, de ne laisser aucun salarié à la peine. Le chiffre de 300 milliards mobilisés a été énoncé et le gouvernement va devoir de nouveau préciser les mesures, les affiner. "Mais cette crise aura des conséquences sociales, humaines et économiques majeures", a souligné le Président. Les économistes Alain Trannoy et Mathilde Lemoine que nous avons interrogés, ne disent pas le contraire. Les deux confirment que l'épisode que nous traversons, totalement inédit quant à sa nature, son ampleur et son impact, réclamera qu'on en tire les leçons. Mais pour l'heure des mesures ont été prises et d'autres suivent. Report des charges, "pont aérien de cash" pour soutenir les trésoreries, chômage partiel dont le coût sera entièrement supporté par l'État, incitation massive au télétravail : les remèdes pour lutter contre ce coronavirus qui met notre tissu économique en détresse se mettent place. Le dossier qui suit leur est consacré.

 

"Cette pandémie, c'est comme une guerre"

Directeur d'études à Marseille à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et professeur à l'École d'Économie d'Aix-Marseille, Alain Trannoy livre ses réflexions.

 

La crise que nous traversons aujourd'hui, même si les causes n'ont strictement rien à voir avec celle de 2008, vous paraît-elle d'une ampleur similaire pour ce qui concerne l'impact sur l'économie ?


Alain Trannoy : L'état du système financier est ici bien meilleur et les banques sont cette fois au coeur de l'activité économique. D'autre part, cette crise étant sanitaire, elle sera passagère. Cela se voit bien avec la Chine dont l'activité redémarre peu à peu. Cela montre qu'on parvient, d'une manière ou d'une autre, a contourner l'action de ce virus et donc, qu'il y a de l'espoir. Par ailleurs, les causes de la crise actuelle sont externes. En 2008 le mal était endogène. Il y avait trop de dette dans l'économie et ce problème n'était pas passager. Donc, même si quelque part le choc peut être plus sévère dans certains pays qu'en 2008, il sera momentané et sera suivi d'un rebond.

 

Faut-il s'attendre à une baisse de croissance importante et de long terme ?


Alain Trannoy : On ne sait pas combien de temps va durer la crise épidémiologique et tout dépend d'elle. Quant à l'ampleur de l'impact économique, cela dépend aussi des mesures économiques prises pour accompagner celles sanitaires. Là, le gouvernement fait un moratoire en matière de fiscalité, de prélèvements obligatoires. Il encourage les banques qui ne sont pas à la rue, si je puis dire, à soutenir la trésorerie des entreprises. Il facilite les mesures de chômage partiel en prenant le coût à sa charge. Le but étant d'éviter que les entreprises fassent faillite. C'est cela l'essentiel. Si l'on admet que ce mauvais passage dure jusqu'à l'été, alors oui il aura un impact sur la croissance au premier semestre. Mais après il y aura le rebond, même si celui-ci n'effacera pas totalement les pertes. C'est comme dans une guerre.

 

Il faudra aller au-delà des mesures annoncées ?


Alain Trannoy : Oui, il le faudra. Il vaut mieux que l'État accepte tout de suite de percevoir moins de recettes, de TVA notamment puisque les gens vont moins consommer, et qu'il emprunte sur les marchés. Encore une fois l'enjeu est d'éviter que l'économie entre dans une spirale négative. Si tel était le cas, de faillite en faillite il y aurait une autre épidémie, économique cette fois. Il faut absolument éviter cet engrenage et accepter d'ores et déjà de tirer un trait sur une croissance cette année.

 

C'est un vrai test pour l'Europe que cette crise ?


Alain Trannoy : La santé est de la compétence des États et en ce domaine l'Union Européenne n'a pas aidé à combler les lacunes en matière de recherche. Cela dit, il y a déjà et il y aura un impact sur l'ensemble des pays membres. Dont l'Italie qui affronte de grosses difficultés. Les marchés pourraient en profiter pour attaquer la dette italienne et la zone euro en souffrirait. Ce serait immoral au possible, mais l'Italie est un maillon faible et les spéculateurs peuvent être à l'affût. Cela dit un fonds de solidarité européen existe, qui est doté de 800 milliards d'euros. C'est une des leçons de la crise de 2008.

 

Faut-il, à l'aune de cette pandémie qui par certains aspects a mis au grand jour notre dépendance de la Chine, repenser la mondialisation ?


Alain Trannoy : À l'évidence, ce type de pandémie, comme le terrorisme ou les problèmes climatiques, oblige le monde à réfléchir et à apporter des réponses mondiales. Et de ce point de vue, les replis sur soi, les nationalismes, sont dangereux. Ces épreuves demandent plutôt de la coopération de manière à lutter. S'agissant de l'Europe et plus précisément de la France qui a connu une désindustrialisation rapide et nous a amenés là où nous en sommes, peut-être que cette crise offre une opportunité que le gouvernement devrait saisir.

Ce sera peut-être le moment, une fois la pandémie derrière nous, de réfléchir à ce qui est stratégique afin de mener une politique agressive et incitative qui sur une période de plusieurs années, favorisera un retour de l'industrie. On ne fera rien sur le coût du travail, mais ce n'est pas si grave car c'est le signe d'un niveau de vie. Mais semblable démarche serait un signe. Il ne faut pas dire que c'est impossible. J'en veux pour exemple Tesla qui va installer une usine de fabrication de voitures électriques, avec 8000 emplois à la clé, en Allemagne. Là, malgré tout les discours, on voit bien que la France a encore du chemin à faire pour être attractive sur le plan industriel. Donc cette pandémie doit être pour nous l'occasion d'un rebond.

 

Il va donc falloir tirer des leçons économiques de la pandémie coronavirus Covid-2019...


Alain Trannoy : C'est une évidence. Et il va falloir également tirer des leçons au niveau de notre région qui vit pour une bonne part du tourisme et va être très impactée. Elle l'est déjà d'ailleurs avec l'annulation des congrès d'affaires, etc, or le tourisme c'est tout de même de 10 à 13 % du produit intérieur brut de Provence Alpes Côte d'Azur. Hormis peut-être pour le bâtiment, le choc va donc être important. Et il nous faut espérer pouvoir sauver la saison estivale pour éviter beaucoup de casse.

 

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