Une tribune de Daniel Ventosa-Santaulària (CIDE) professeur invité à Aix-Marseille School of Economics publiée dans La Provence, édition du 03 mai 2026.
Faire des prévisions en économie ressemble un peu à conduire en ne regardant que dans le rétroviseur. Tant que la route laissée derrière soi a été une longue ligne droite, et que celle qui vient a la gentillesse de continuer dans la même direction, la méthode paraît presque raisonnable. On avance, on corrige à peine le volant, et l’on pourrait même finir par se croire maître de la situation. Le problème, bien sûr, surgit au premier virage.
Ce virage est le nom générique de tout ce qui n’apparaissait pas dans le miroir : une crise financière, un changement technologique, une pandémie, une rupture politique, une météorite s’écrasant au mauvais endroit, ou plus modestement, une flambée du prix du pétrole à la suite d’un conflit au Proche-Orient qui perturbe le transit au détroit d’Ormuz. Soudain, le passé cesse d’être un guide suffisant. Et pourtant, il ne s’ensuit pas que les prévisions sont inutiles. Il en ressort quelque chose de plus sobre : prévoir ne consiste pas à deviner l’avenir, mais à s’orienter du mieux possible à partir de l’information imparfaite que laisse le passé.
C’est précisément pour cette raison que les prévisions économiques suscitent tant de sarcasmes. Elles se trompent, parfois lourdement, et l’on en conclut volontiers qu’elles ne servent à rien. Le raisonnement est séduisant, mais il est faux. Car l’alternative à une prévision imparfaite n’est pas une connaissance supérieure de l’avenir : c’est, le plus souvent, une improvisation moins avouée.
Après tout, personne ne renonce aux prévisions météorologiques sous prétexte qu’elles ne sont pas infaillibles. Lorsqu’on annonce de la pluie, rien ne garantit que le parapluie ne nous accompagne pas pour rien, mais il reste raisonnable de l’emporter, puisqu’il s’agit d’une estimation fondée sur les informations disponibles. Il en va de même en économie. Prévoir n’abolit pas l’incertitude, mais permet au moins d’y voir un peu plus clair.
Les prévisions de croissance, en particulier, ont mauvaise réputation. On leur reproche volontiers leurs erreurs, parfois spectaculaires. Pourtant, il y a une illusion dans cette critique : croire que l’on pourrait s’en passer. En réalité, dès qu’un gouvernement prépare un budget, qu’une entreprise investit, embauche ou attend, ou qu’un ménage décide de consommer, d’épargner ou de reporter certains projets, une anticipation, explicite ou non, de l’avenir est déjà à l’œuvre. La différence est qu’une prévision explicite peut être discutée, amendée et confrontée aux faits ; une intuition, elle, peut se tromper confortablement dans l’ombre, avec une tranquille impunité.
On reproche souvent aux prévisions d’être révisées continuellement. C’est pourtant leur destin normal. Une prévision sérieuse n’est pas un monument dressé contre les faits ; c’est une hypothèse provisoire, corrigée lorsque de nouvelles informations apparaissent. L’erreur n’est pas toujours de s’être trompé hier ; elle serait plutôt de persister aujourd’hui dans une estimation déjà démentie par les faits.
Il faut donc demander aux prévisions ce qu’elles peuvent donner, et non ce qu’elles ne pourront jamais offrir. Non pas une prophétie, encore moins une certitude, mais un repère fragile, révisable, et pourtant indispensable. En économie comme ailleurs, l’avenir garde toujours le droit de nous démentir. Renoncer aux prévisions ne supprimerait donc pas le risque ; cela reviendrait simplement à avancer sans même regarder le rétroviseur.