« Un déconfinement modulé géographiquement implique une modulation dans l’allocation des tests »

Presse / expertise
Dans une tribune au « Monde », six professeurs d'économie dont Stéphane Luchini, Patrick Pintus et Miriam Teschl, estiment que la quantité de tests disponibles doit s’adapter aux diverses situations locales.
06 mai 2020
Dans une tribune au « Monde », six professeurs d'économie dont Stéphane Luchini, Patrick Pintus et Miriam Teschl, estiment que la quantité de tests disponibles doit s’adapter aux diverses situations locales.

L’intervention du premier ministre, Edouard Philippe, devant l’Assemblée nationale, le 28 avril, a répondu à une attente des Français en révélant les contours d’une stratégie qui va sans ambiguïté dans le bon sens puisqu’elle repose sur trois piliers que sont protéger, tester, isoler. Le second pilier est particulièrement important car il permettra à la France de rattraper son retard en matière de détection du virus puisque le gouvernement vise un volume de l’ordre de 700 000 tests par semaine, ce qui conduira le pays à tester environ 2 % de la population française en deux semaines. Ce niveau rapprochera la France de ses voisins allemand et autrichien, dont les succès en termes de contrôle de la pandémie sont indéniables.

Le premier ministre prend cependant comme donnée les capacités de tests et de traçage des contacts au niveau départemental. C’est le critère utilisé pour définir les zones vertes qui seront déconfinées et les zones rouges qui resteront plus strictement confinées, ou dont le déconfinement pourrait être repoussé dans le temps. Nous pensons au contraire que la capacité de tests au niveau départemental ne doit pas être considérée comme une donnée : c’est une variable sur laquelle on peut agir efficacement, et c’est un levier crucial pour réconcilier la maîtrise de l’épidémie avec une reprise progressive de l’activité économique.

Un dispositif simple et flexible

Traiter la capacité de tests simplement comme un « critère » revient à dire qu’un département ne sera pas ou seulement partiellement déconfiné parce que le nombre de cas infectés y reste trop élevé et que la capacité de tests/traçage y est trop faible. Au contraire, moduler le confinement au niveau départemental implique que l’allocation efficace des tests soit elle-même modulée en fonction des territoires. C’est une condition sine qua non pour réduire au maximum l’hétérogénéité des effets entre régions et départements.

Les zones dans lesquelles l’épidémie recommence à accélérer doivent se voir allouer une part de la capacité nationale de tests plus élevée

Notre proposition consiste précisément à compléter le dispositif prévu pour l’heure par le gouvernement en offrant un critère opérationnel construit à partir des données observées. Les autorités publiques pourront en fonction de celui-ci affecter géographiquement les tests de la manière la plus efficace. L’idée principale est que les tests doivent servir à détecter les zones dans lesquelles l’épidémie recommence à accélérer, ce qui est le cas lorsque chaque test supplémentaire y détecte une proportion croissante de cas positifs. Ces zones doivent se voir allouer une part de la capacité nationale de tests plus élevée, permettant ainsi de détecter plus de cas positifs, de tracer leurs contacts, et ainsi de contribuer à freiner localement l’épidémie. Dans les départements où la proportion de tests positifs diminue, la situation est plus favorable car l’épidémie ralentit. Ces territoires nécessitent une fraction des tests disponibles au niveau national moins élevée. Ce critère géographique de l’allocation est indispensable à la modulation du déconfinement affirmée par le premier ministre.

Un tel dispositif, simple et flexible, gagnerait d’ailleurs à être déployé sans attendre le 11 mai, afin précisément de permettre aux territoires de se retrouver à la date fatidique dans des situations les plus proches possibles au regard de la dynamique de la pandémie. L’idéal à atteindre est évidemment un déconfinement rapidement complet, dans la mesure où deux semaines supplémentaires de confinement coûtent à la nation environ 1,5 % du PIB.

Une forme d’équité territoriale

Une modulation efficace dans l’allocation des tests vers nos territoires afin de permettre une modulation efficace du déconfinement contribuera à réduire le risque d’une résurgence du virus. Cela permettra aussi de garantir une forme d’équité territoriale dans la mise en place du plan de déconfinement, en évitant de faire peser le coût extrêmement élevé du confinement sur une partie des régions, au moment même où d’autres régions retrouveront une vie et une activité économique plus proches de la normale.

N’ignorant pas les contraintes logistiques qui pourraient freiner une réallocation géographique des tests à une fréquence hebdomadaire, le gouvernement peut d’ores et déjà décentraliser les autorisations de tests en fonction de cet objectif de modulation. Il est également possible d’encourager les techniques permettant de détecter les groupes de personnes négatives, par exemple au sein des familles pour l’heure confinées, qui pourront ainsi retrouver le chemin de leur emploi.

En somme, un déconfinement modulé qui soit réussi et équitable passe par une allocation efficace des tests dans nos territoires. Une telle allocation est non seulement souhaitable, mais elle est à portée de main et concrètement réalisable.

 

Auteurs : Philippe Aghion, professeur au Collège de France, à Harvard et à la London School of Economics ; Pierre-Yves Geoffard, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS ; Christian Gollier, directeur général de Toulouse School of Economics et président de l’Association européenne des économistes de l’environnement et des ressources (EAERE) ; Stéphane Luchini, CNRS, chercheur CNRS à l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille et membre de la coordination CNRS-Inserm HS3P-CriSE ; Patrick Pintus, professeur d’économie à Aix-Marseille Université, à l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille et directeur adjoint scientifique de l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS ; Miriam Teschl, maîtresse de conférences à l’EHESS et à l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille.

 

Lire l'article publié  dans Le Monde, édition du 5 mai 2020 

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