Algérie : est-il si dur de se réformer ?

Presse / expertise
82 ans dont 20 au pouvoir et un cinquième mandat à briguer pour le Président Abdelaziz Bouteflika. C’est certainement le symbole de l’inertie - économique et politique - qui ronge aujourd’hui l’Algérie. Le pays pourrait être riche de son or noir et de ses ressources gazières. Mais ces atouts contrastent avec un chômage grimpant à 30% pour les jeunes et une population exsangue. Cette « malédiction des ressources » est due à son immobilisme. Retour sur cette mauvaise gestion des ressources.

Depuis la baisse du prix du baril de pétrole en 2014, la dépendance de l’Algérie vis-à-vis de l’or noir saute aux yeux. Avec une économie peu diversifiée, 97% de ses exportations reposent sur les hydrocarbures ! Il s’ensuit une sous-industrialisation qui s’empire d’année en année. Elle est en déclin depuis 1980, passant de 20 à 5% en 2011…

Les choix économiques du gouvernement algérien suivent la « première loi de pétropolitique » établie par Friedman en 2004. La libéralisation politique et économique est fonction du prix du baril. Lorsqu’il est élevé, on autorise la libéralisation. Dans la situation inverse, on opte pour une politique de patriotisme économique. Ces épisodes en dent de scie (« start and go ») ne sont pas pour rassurer les potentiels investisseurs étrangers. La stabilité qu’ils recherchent contraste avec la « transition permanente » (dont l’expression est tirée de la Banque Mondiale) dans laquelle se trouve l’Algérie. La gestion économique coche toutes les cases nécessaires à une « malédiction des ressources naturelles ». 

Le pays dépense sans compter. Les dépenses courantes sont hors normes. À titre d’exemple, la fiscalité (hors hydrocarbures) ne couvre que 40% des dépenses publiques en 2011. Pourtant le gouvernement redistribue tous azimuts. C’est le premier pourvoyeur d’emplois. En plus de cela, il use de subventions implicites. Ce sont des aides non incluses dans le budget (par exemple, l’État importe
de l’essense mais la revend moins chère). En 2012, le montant total de ces subventions (électricité, gaz et carburants) était de 13% du PIB. Principalement énergétiques, elles poussent le pays à la surconsommation. Dans les 5 dernières années, le taux annuel de consommation énergétique a augmenté de 10%. 

En réalité, c’est tout le modèle de croissance qui est à revoir. L’Etat tire sa productivité de la dépense publique. L’investissement privé est de l’ordre de 10% et le marché financier est peu développé. Sans industrie, les importations s’envolent et remplacent la production nationale ! Elles ont doublé en points de PIB en l’espace de 10 ans. Elles ne signifient pas pour autant une intégration dans le commerce international. En conséquence, la parité du Dinar DZ depuis juin 2014 n’arrive pas à s’ajuster à l’évolution de la balance des paiements.



Protection du statu-quo

Un tableau qui fait froid dans le dos. Pourquoi le gouvernement s’obstine-t-il sur cette voie ? La volonté est forte de protéger l’équilibre politico-économique. L’Algérie s’est enflammée quelques mois en début 2011, suivant les Printemps Arabes. Mais les manifestations ont été sévèrement réprimées. Pour un retour à la normale, le gouvernement a adopté des mesures visant à maintenir le consensus social. Il a ainsi revalorisé les salaires et accentué la politique de subvention. 

Le principal frein aux réformes économiques est donc politique. De peur de mettre à mal l’adhésion populaire et la stabilité, le gouvernement évite les grandes réformes, pourtant nécessaires ! C’est un phénomène d’inertie qui touche les Algériens. Le pays fonctionne sur un modèle rentier qui est difficile à changer. Au lieu de se développer sur d’autres secteurs, l’Algérie se cherche d’autres partenaires comme la Chine par exemple. 

A cette rigidité s’ajoute le poids de l’informel. Comment réguler la part de cette économie sous-terraine et les dérégulations frauduleuses de certaines activités commerciales ? 

Quelles perspectives ?

L’Algérie fait face à trois principaux pièges dans lesquels elle ne doit pas tomber dans les années à venir. Elle doit éviter tout d’abord une surexploitation des sous-sols. Vu le niveau des prix, ce serait totalement irrationnel. Et ne parlons pas des dégâts environnementaux. Ensuite, même si la Banque d’Algérie est aujourd’hui sous pression, elle doit éviter de recourir à la planche à billets. Cette fuite en avant serait préjudiciable pour l’économie. Enfin, s’il faut réduire la dépense publique, il faut toutefois faire attention aux coupes indiscriminées. Il reste une forte dépendance aux équipements et approvisionnements industriels, par exemple.

Des mesures d’urgence ont déjà été prises telles que la réduction des importations ou celle des subventions implicites. Selon l’économiste Raouf Boucekkine, ces mesures doivent être suivies par des réformes de fond. Une première, sur le cadre budgétaire. Il faut par exemple plafonner l’endettement public. Une seconde, sur le système bancaire. Il est urgent de développer les marchés financiers, en simplifiant les procédures administratives lors des introductions en bourse ou en renforçant le cadre réglementaire pour les fonds de capital-investissement. L’Algérie a tout intérêt à s’ouvrir aux investissements privés en identifiant les besoins des entreprises et les opportunités qui s’offrent à elle.

Toutefois, pour sortir de cette économie rentière, les mesures économiques doivent être accompagnées d’un changement en profondeur. Seul le pouvoir politique peut en donner une profonde impulsion. Ces mesures doivent avoir le soutien de la population. « Une éducation de la crise » pourrait aider à ce que les réformes soient acceptées. On ne peut foncer droit dans le mur infiniment… 
 

 

 

 Encadré. L'inertie culturelle

L’Algérie est un pays qui a du mal à se réformer face à ses déconvenues économiques. On peut parler « d’inertie culturelle ». Un cas illustratif de celle-ci se trouve sur l’île Idjwi, la plus grande île lacustre de la République du Congo. Elle est liée à une peur du changement technologique ou culturel. Bien que la biodiversité y soit prolifique, les Bahavus (population majoritaire sur l’île) vivent de la culture de la banane.

 

Un fruit qui leur apporte les deux tiers de leur revenu ! On la transforme en jus, en bière, en aliment de base : elle fait partie intégrante du lien social. C’est aussi un outil économique puisqu’elle est utilisée comme instrument bancaire en cas de dépenses majeures.

 

La culture de la banane s’est si bien ancrée qu’elle a été difficile à remplacer. En 2011, la bactérie BXW a ravagé la production de banane.(à passer en première phrase ?) Les habitants n’y ont pas trouvé de substitut, malgré la grande biodiversité de l’île. La crise s’est répandue dans toutes les couches de la société provoquant vols et conflits populaires. L’entêtement a rendu le système non résilient. Les traditions, us et coutumes ont parfois la vie dure, apportant leur lot d’avantages comme d’inconvénients.

 

 

 

 


Claire Lapique

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