Nobel français ou Nobel en France ?

Presse
À l'occasion de la remise du Prix Nobel à une chercheuse française pour la seconde année consécutive, l'économiste Alain Trannoy (AMSE/EHESS) revient dans une tribune au journal Les Echos sur le phénomène de "fuite des cerveaux" observé dans la recherche scientifique française...
13 octobre 2020
Après le prix Nobel d'économie décerné à Esther Duflo l'an dernier, celui de chimie récompense les travaux d'Emmanuelle Charpentier cette année. La France est à l'honneur, pourtant ni l'une ni l'autre n'ont fait leurs recherches dans l'Hexagone. La faute des rémunérations trop faibles pour les chercheurs, selon Alain Trannoy.

→ La tribune est à lire en intégralité sur le site internet Les Echos.

→ Toutes les chroniques d'Alain Trannoy pour Les Echos sont à retrouver sur leur site internet. 

 

"Deux années de suite, une Française a remporté un prix Nobel, le prix Nobel d'économie pour Esther Duflo l'année dernière et le prix Nobel de chimie cette année pour Emmanuelle Charpentier . Deux raisons de se réjouir, d'abord la percée des femmes du plafond de verre scientifique , et ensuite l'excellence de la formation française d'élite une fois de plus reconnue. Dans le cas d'Esther Duflo, il s'agit de l'ENS et d'un master d'économie devenu Paris School of Economics (PSE) ; dans le cas d'Emmanuelle Charpentier, de l'Institut Pasteur et d'un doctorat à Paris-VI.

En revanche, le cri de cocorico de la ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, semble franchement hors de propos. Leurs carrières de chercheuse ont été intégralement réalisées à l'étranger, au MIT pour l'essentiel pour la première , aux Etats-Unis, en Autriche, en Suède et en Allemagne pour la seconde.

 

L'Allemagne plutôt que la France

Ces deux distinctions prestigieuses viennent illustrer un phénomène qui ne fait que prendre de l'ampleur depuis plus de vingt ans, l'internationalisation des parcours de recherche avec une concurrence exacerbée entre les institutions et les pays pour retenir les éléments les plus prometteurs à travers des conditions de travail attrayantes, des moyens pour la recherche et des salaires élevés. Et à ce jeu, la France perd du terrain chaque année. Des cerveaux quittent le pays. Les raisons sont multiples : bureaucratisation excessive avec un millefeuille institutionnel qui n'a fait que s'épaissir au cours des années, budget de l'Agence nationale de la recherche (ANR) anémique, absence de fondations privées d'envergure, possibilités de promotion raréfiées, salaires plafonnés à 5.000 euros hors primes pour le sommet de la carrière.

Emmanuelle Charpentier a déclaré tout de go à l'annonce de son prix Nobel : « La France aurait eu du mal à me donner les mêmes moyens que l'Allemagne. » Si elle avait cité les Etats-Unis, on aurait compris. L'économiste ne peut que sursauter à cette phrase. La différence de PIB par tête n'est pas telle qu'elle puisse expliquer que la France ne soit pas en mesure d'offrir les mêmes moyens : un écart de 15 % qui se reflète par un écart de dépenses publiques du même ordre de grandeur. Les priorités sont simplement différentes.

 

Effet boule de neige

Est-ce grave ? Après tout, Bixente Lizarazu a fait une grande partie de sa carrière au Bayern de Munich, Emmanuelle Charpentier fait la sienne à l'institut Max-Planck d'Hambourg. Sauf que dans le second cas, l'écart va se creuser à la génération suivante. Les étudiants français en thèse se diront qu'il vaut mieux faire ses recherches à Hambourg plutôt qu'à Paris pour bénéficier des conseils et de l'expertise de la nouvelle récipiendaire du Nobel. Un effet boule de neige va s'enclencher avec des conséquences ensuite sur la localisation des laboratoires de recherche privés.

La loi de programmation pluriannuelle pour la recherche (LPR) n'apporte qu'une réponse très partielle, avec un gain de budget annuel de 5 milliards à l'horizon 2030. Les réformes de structure sont encore une fois reportées. Et si les salaires des jeunes chercheurs sont revalorisés d'une manière très substantielle, force est de constater que rien n'est fait pour rendre concurrentielles les rémunérations de la fine pointe de la recherche, les membres du Collège de France, les personnes distinguées par des prix internationaux ou les médailles d'argent et d'or du CNRS. Notre proposition : doubler leur rémunération pour un coût de 10 millions d'euros, une goutte d'eau. Mais j'oubliais, c'est tabou, cela augmenterait les inégalités !"

 

Alain Trannoy, professeur à l'Ecole d'économie d'Aix-Marseille et membre du Cercle des économistes.

 

 

 

 

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