Philippe Mongin, philosophe de l'économie

Tribune
Une tribune publiée dans Le Monde, signée Daniel Andler, Marc Fleurbaey et Alain Trannoy.
26 août 2020

Féru de logique et de philosophie des sciences, il était l’un des meilleurs spécialistes de la rationalité et fit partie du Conseil d’analyse économique auprès du premier ministre, de 2006 à 2012.

Par Daniel Andler, Marc Fleurbaey et Alain Trannoy

Cet tribune est à retrouver dans Le Monde du 22 août 2020 et sur le site internet du journal, ici.  

 

La communauté internationale de la philosophie économique vient de perdre une figure marquante : Philippe Mongin, directeur de recherche au CNRS et professeur à HEC, s’est éteint le 5 août au terme d’une longue maladie. Fils d’un professeur de médecine, élève de l’ENS, il s’oriente d’abord vers la philosophie et, après l’agrégation, soutient en 1978 une thèse de 3e cycle dirigée par Raymond Aron sur les manuscrits préparatoires du Capital de Marx, dits « Grundrisse ». Il se tourne ensuite vers l’économie mathématique à la suite d’un séjour à l’université de Cambridge. Il ne renoncera cependant jamais à la philosophie. Au contraire, il doit pour une large part l’originalité de son inspiration, et son renom mondial, à sa capacité de conjuguer les deux disciplines.

D’une étendue exceptionnelle, son œuvre inclut à la fois des avancées techniques considérables et des perspectives nouvelles sur la discipline économique et son objet. Le cœur de ses recherches se situe dans la théorie de la décision individuelle et collective en présence d’incertitude. Il montra en particulier comment les différences dans les croyances probabilistes individuelles peuvent rendre impossible une prise de décision rationnelle au niveau collectif : il y a des « unanimités fallacieuses » dans lesquelles les individus préfèrent la même option… pour des raisons opposées.

Homme de sciences 

Il était l’un des meilleurs spécialistes de la rationalité, tirant parti d’une connaissance fine de l’œuvre du mathématicien américain Leonard Savage (1917-1971), théoricien de la décision en incertitude, et de Herbert Simon, prix Nobel d’économie 1978 pour ses travaux sur la rationalité limitée. Tout récemment, il avait montré que l’on pouvait tirer de nouvelles pistes de recherches du fameux paradoxe dû à Maurice Allais, prix Nobel 1988, qui suggérait que le comportement de la plupart des gens ne suivrait pas les principes de Savage. Il reçut le prix Maurice Allais pour ce travail en 2019.

Philippe Mongin fut également épistémologue, donnant des fondements solides à la notion de « connaissance commune » (il y a des choses, comme les règles du jeu, que tous les joueurs connaissent, savent que tous les connaissent, et ainsi de suite à l’infini) et l’un des pionniers de la théorie de l’agrégation collective des jugements individuels.

Féru de logique et de philosophie des sciences, il donna souvent à ses travaux une forte dimension méthodologique. Il s’est ainsi penché sur la distinction entre l’économie normative (qui se préoccupe de ce qui devrait être) et l’économie positive (qui porte sur ce qui est), ou sur les formes du progrès scientifique en économie. Il s’était récemment passionné pour le courant émergent des analytic narratives (récits analytiques), qui applique la modélisation à la compréhension des faits historiques. Il proposa même une analyse originale de la bataille de Waterloo sous l’angle de la théorie des jeux en incertitude : alors que Clausewitz imputait la défaite de Napoléon à sa décision de diviser son armée, le modèle de Philippe Mongin montre que cette décision répondait à une stratégie prudente et sensée.

Passionné de questions fondamentales, Philippe Mongin ne se désintéressait pourtant nullement de la vie de la cité : il fit notamment partie du Conseil d’analyse économique auprès du premier ministre de 2006 à 2012.

Cet homme de science, ce citoyen énergique, était un être chaleureux et généreux. Le courage stoïque avec lequel, jusqu’aux dernières semaines de sa maladie, il travailla, produisant en un temps record certains de ses plus importants résultats, force l’admiration. Les prodigieux efforts de ce grand philosophe-économiste auront une influence durable et profonde.

 

Daniel Andler (Professeur émérite de philosophie à Sorbonne-Université), Marc Fleurbaey (Directeur de recherches au CNRS, Ecole d’économie de Paris) et Alain Trannoy (Directeur d'études à l’EHESS, Ecole d’économie d’Aix-Marseille)

Philippe Mongin, en quelques dates 

 

18 juillet 1950 : Naissance à Marseille

1995 : Premier de quatre articles retentissants dans le Journal of Economic Theory : « Consistent Bayesian Aggregation »

2006 : Entre au Conseil d’analyse économique auprès du premier ministre

5 août 2020 : Mort à Paris

Articles précédents

  • Dialogues économiques

(Dé)Centralisons les biens communs !

Doit-on préférer aux petites communes les grandes métropoles ? Dans la théorie économique classique, la réponse est oui : centraliser permet de réduire les dépenses. Pourtant, quand les autorités publiques ne disposent pas de toute l’information pertinente, on peut préférer à cette solution centralisée un modèle fédéral avec plusieurs petites villes entre lesquelles on peut effectuer de la redistribution. C’est ce que montrent Nicolas Gravel et Michel Poitevin en étudiant la répartition des biens publics dans des cadres fédérés ou unitaires.
16 septembre 2020
  • Expertise

Traduction des "Principes d'économie politique" de Carl Menger

Première édition intégrale d’une œuvre fondatrice de la science économique contemporaine. Traduite de l'allemand (Autriche) et éditée par Gilles Campagnolo.
15 septembre 2020
  • Presse

Plan de relance : « Il est excellent en défense, mais l’attaque manquera de tranchant en première mi-temps »

Dans une tribune au "Monde", l’économiste Alain Trannoy (EHESS) épluche les véritables chiffres du plan de relance annoncé le 3 septembre.
12 septembre 2020