« Après l’élection présidentielle au Sénégal, les remises en cause du franc CFA dessinent trois scénarios possibles »

Tribune
Une tribune de Gilles Dufrénot (Sciences Po Aix/AMSE) publiée par Le Monde
02 mai 2024

→ Cette tribune a été publiée par Le Monde le 30 avril 2024. 

Alors que plusieurs pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, parmi lesquels le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, ont émis le souhait d’abandonner la monnaie unique, l’économiste Gilles Dufrénot analyse, dans une tribune au « Monde », les différentes possibilités qui s’offrent à eux.

L’élection d’un nouveau président au Sénégal augmente-t-elle la probabilité de sortie de ce pays du franc CFA ? L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye s’inscrit dans un contexte de rivalités entre une partie des pays d’Afrique subsaharienne francophone et les pays occidentaux. Sur le terrain économique, des critiques récurrentes ont été faites contre la monnaie unique que partagent, en Afrique de l’Ouest, les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) [Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo]. Une partie des électeurs sénégalais aura sans doute été sensible à l’annonce faite par le candidat élu de reconsidérer les accords monétaires liant son pays à la zone CFA.

L’adhésion aux discours de reconquête de la souveraineté monétaire par les pays africains s’explique par les critiques de longue date contre un régime monétaire qui a semblé mal calibré pour des pays en développement figurant parmi les plus pauvres de la planète.

En effet, pour justifier le taux de change fixe du franc CFA au franc français puis à l’euro, la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a suivi la politique monétaire de la Banque de France, puis de la Banque centrale européenne. Durant quatre décennies, les autorités monétaires ont surtout cherché à contrôler l’inflation.

Retrouver une souveraineté monétaire

Si elle a permis d’éviter une dépréciation de la monnaie et de préserver le pouvoir d’achat des populations, cette stratégie n’a pas donné des taux de croissance significativement plus élevés dans la zone CFA que dans les autres pays ayant leur propre devise. Dans l’analyse bénéfices-coûts, l’absence de souveraineté monétaire avait conduit à sacrifier la lutte contre la pauvreté et le chômage pour freiner l’inflation, une politique dont les principaux bénéficiaires n’ont été ni les classes moyennes ni les plus pauvres.

Une autre critique a été que l’attraction d’investisseurs étrangers dans la zone CFA, séduits par des placements dans une monnaie stable, a été surestimée. La Bourse de la zone Uemoa reste sous-capitalisée par rapport aux grandes Bourses africaines de pays qui ont leur propre monnaie (Nigeria, Afrique du Sud). Cette situation expliquerait les difficultés de financement des entreprises. Elles n’ont généralement pas d’autre choix que d’emprunter auprès du système bancaire à des taux d’intérêt très élevés.

D’autres pays ont émis le souhait de quitter la zone CFA, notamment le Burkina Faso, le Mali et le Niger. L’argument mis en avant est celui de retrouver une souveraineté monétaire. Ces pays souhaitent en effet choisir une politique plus adaptée, à la fois dans ses objectifs et dans les instruments utilisés, à leur situation économique et financière. Ces remises en cause de la zone franc dessinent trois scénarios possibles pour les années futures.

Confiance du public

Dans ce deuxième scénario, la question importante concerne la confiance du public et des marchés dans la nouvelle monnaie. Au lieu de laisser sa valeur fluctuer librement, les pays pourraient décider de choisir un taux de change fixe non plus par rapport à l’euro comme dans le cas du franc CFA, mais en fonction d’un ensemble d’autres devises. On pense au dollar américain, mais on ne peut pas exclure qu’ils choisissent également d’autres monnaies comme référence (par exemple, le yuan chinois, la roupie indienne, le real brésilien, le dirham émirati). En effet, la part des échanges des pays d’Afrique de l’Ouest avec la Chine, l’Inde, le Brésil ou les pays du Moyen-Orient a fortement progressé cette dernière décennie.

Le troisième scénario est celui du statu quo. Un nombre restreint de pays continuerait à utiliser le franc CFA dans sa version actuelle. Depuis la réforme de 2021, la BCEAO n’est déjà plus obligée de placer ses réserves sur le compte d’opérations du Trésor français, et la France n’a plus de représentants participant aux décisions de la politique monétaire des pays africains. Mais les deux piliers du franc CFA seraient maintenus : la parité fixe par rapport à l’euro, et la convertibilité du CFA en devises étrangères, assurée par le Trésor français.

Les partisans de ce scénario mettent en avant deux arguments : le financement des économies est moins contraint que par le passé, parce que les pays africains ont accès plus aisément aux marchés financiers internationaux ; le pouvoir d’achat des plus modestes est préservé lorsque l’inflation est strictement contrôlée.

Gilles Dufrénot est professeur à Sciences Po Aix et chercheur associé au Centre d’études prospectives et d’informations internationales. Membre de l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille, il travaille sur les économies en développement. Il est l’auteur de l’ouvrage « Les pauvres vont-ils révolutionner le XXIe siècle ? », publié en 2018 aux éditions Atlande.

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