« En privilégiant l’accès aux apprentissages des étudiants des classes préparatoires, l’exécutif malmène une nouvelle fois l’université »

Tribune
L'enseignante-chercheure en économie Karine Gente (AMU, FEG) s’indigne, dans une tribune au « Monde », de l’inégalité créée dans l’enseignement supérieur par la différence de traitement entre étudiants des universités et futurs élèves des « grandes écoles »
03 novembre 2020

→ Cette tribune est à lire sur le site internet du journal Le Monde. 

 

"Ces derniers mois, de nombreux articles ont mis en garde contre la montée des inégalités potentiellement générées par le Covid-19. Entre chômage et chômage partiel, la pauvreté progresse rapidement.

L’autre inégalité criante mise en avant lors du premier confinement est celle de l’éducation. Sans grande surprise, les enfants qui avaient la chance d’avoir un soutien psychologique et scolaire à la maison s’en sont beaucoup mieux sortis dans leurs apprentissages. A partir de ce constat, l’annonce du deuxième confinement a tenu compte de ces inégalités d’accès à l’éducation pour les plus jeunes (écoles, collèges, lycées).

Malheureusement, une profonde inégalité demeure dans l’accès à l’enseignement supérieur. Celle-ci n’a visiblement pas été prise en compte à la suite du premier confinement, puisque l’annonce du président de la République ne laisse aux universités que la possibilité d’enseigner à distance.

 

Un lien essentiel

Cet enseignement à distance a déjà eu lieu pendant deux mois lors de l’année universitaire 2019-2020, et a privé les étudiants d’examens en présence. La tenue de ces examens en présence est pourtant essentielle, non seulement pour valider les acquis, mais aussi pour inciter les étudiants à un travail régulier.

Ces dernières années, l’université a énormément progressé sur le contrôle continu et sur les incitations mises en place pour que ses étudiants fournissent un travail régulier tout au long de l’année. La pandémie de Covid-19 et ce second confinement mettent un frein à ces progrès. Les universités ne peuvent plus qu’enseigner à distance, à l’heure où l’enseignement supérieur dispensé dans les lycées peut continuer à fonctionner normalement.

Je m’interroge aujourd’hui sur les raisons de ces différences de traitement qui conduisent les universités à fermer leurs locaux à leurs étudiants alors qu’au lycée, les jeunes des classes préparatoires peuvent continuer à suivre des cours en présence sans aucun aménagement.

Il a été demandé à l’université de mettre en place un système d’enseignement hybride depuis la rentrée de septembre. Avec ce système hybride, les cours en amphithéâtre ont été majoritairement donnés à distance, mais les travaux dirigés ont été assurés avec la moitié des effectifs en présence une semaine sur deux. Cet aménagement fragilisait déjà les apprentissages à l’université, mais maintenait un lien essentiel entre enseignants et étudiants.

 

La productivité de demain

De nombreux efforts ont été déployés en ce sens pour permettre aux étudiants d’assister une semaine sur deux à des enseignements en présence. L’annonce du second confinement ne tient aucun compte des efforts entrepris à l’université en imposant uniquement des cours à distance. Pourtant, contrairement aux lycées, les étudiants étaient rassemblés dans des salles pouvant contenir systématiquement au moins deux fois leurs effectifs.

Lors du premier confinement, seuls les concours s’adressant aux étudiants des classes préparatoires et de médecine ont pu se tenir. Les étudiants de l’université sont-ils des étudiants de seconde zone ? En choisissant délibérément de privilégier l’accès aux apprentissages des étudiants des classes préparatoires, l’exécutif risque de malmener une nouvelle fois l’université pour les années à venir.

Dans le contexte d’incertitude sanitaire dans lequel nous sommes aujourd’hui, il me semble essentiel de garantir aux étudiants de l’université un accès aux apprentissages décent et efficace leur permettant de poursuivre, eux aussi, les études supérieures qu’ils ont choisies. C’est pourquoi laisser les universités ouvertes aujourd’hui, avec des aménagements stricts, semble une mesure essentielle.

La formation de « tous » nos jeunes aujourd’hui sera déterminante pour notre productivité de demain. Cette productivité est d’autant plus importante que ces jeunes auront à supporter le poids des dettes abyssales creusées par cette crise sanitaire. A l’heure où bon nombre d’inégalités seront difficiles à compenser, il est encore temps de supprimer celle-ci et de donner à l’université les moyens de former ses étudiants comme le font les lycées."

 


Karine Gente (Professeur de sciences économiques à l’université d’Aix-Marseille)

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