Le boycott d’Israël : arme du pauvre ou arme d’exclusion massive ?

Dialogues économiques
De 1962 à 2012, 36 États au total boycottaient Israël pour l’exclure du commerce. Pas de produits, pas de services, pas d’échanges : silence radio… Mais pas trop ! Sur la même période, l’État hébreu exportait à hauteur de 6,4 milliards à ces pays, d’après Lorenzo Rotunno et Pierre Louis Vézina, deux économistes. Entre chiffres officiels et échanges officieux, l’exclusion d’Israël est toute relative. Levée de rideau sur les mécanismes qui agissent derrière cette apparente schizophrénie. De l’intention du boycott, que reste-t-il ?
27 février 2019

En 1948, les 22 pays de la Ligue Arabe entamaient leur premier boycott conjoint pour souligner leur opposition à la création de l’État d’Israël. Depuis lors, le refus de commercer n’a pas cessé et d’autres États1  s’y sont ralliés. À des degrés divers, en fonction de la température politique. L’accord d’Oslo de 1993 n’a pas réussi à éteindre le feu que couvaient la région et le conflit israélo-palestinien depuis 1948. La Seconde Intifada dans les années 2000 n’a fait que souffler sur les braises du boycott pour qu’il reprenne de plus belle. 

Malgré celui-ci, l’asymétrie règne : Israël troquerait bien ses marchandises avec les pays qui l’ont blacklisté. La géographie complique l’affaire puisque beaucoup sont des pays arabes et donc voisins ! Alors, si le boycott est une arme, arrive-t-elle à tuer le commerce ? 

Plus ou moins, si l’on en croit les chiffres de la période 1962-2012. Israël gagne alors 6,4 milliards en vendant ses produits aux boycotteurs. Des informations qui proviennent du ministère des affaires étrangères israélien. Mais d’un côté et de l’autre, les voix divergent. Les données manquent lorsqu’on se penche sur les importations des boycotteurs. Entre les statistiques de l’État hébreu et de ses pourfendeurs, il y a un fossé.2 L’écart s’est encore davantage creusé après 2001, avec la seconde guerre des pierres et l’augmentation des violences dans le conflit israélo-palestinien. Les chiffres semblent s’être volatilisés. Mais où ?  Incognito, des manœuvres contrecarrent et fragilisent l’objectif initial. 

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Omissions fâcheuses

Dans beaucoup de cas, les importations israéliennes ne sont pas ou partiellement reportées. Comment masquer de telles données sur les tableaux de bord économiques ? Dans cette discipline, la Malaisie est un cas d’école. C’est le pays avec lequel Israël a le plus d’échanges durant la période étudiée. En 2010, un pic est même atteint avec 778 millions de dollars exportés depuis Israël sous forme de « Machineries électriques et appareils », la plupart venant tout droit de la firme Intel. De son côté, l’État asiatique reporte un chiffre similaire sous la mention « Machines électriques et appareils », mais le range soigneusement dans la catégorie « Pays non spécifiés ». La supercherie est toute trouvée mais elle n’est pas la seule. D’autres biais transforment cette barrière économique en passoire. 
 

Contournements suspects

Boycotter un État s’avère pour le moins compliqué. Parce qu’au-delà du commerce direct « face-to-face », les intermédiaires ont la main libre pour revendre des produits aux origines douteuses. Alors, comment tracer la marchandise ? Les mesures de rétorsions bannissent non seulement le commerce avec Israël mais aussi avec les compagnies qui jouent business avec lui. Une liste rouge de 8 500 entreprises ! Mais comment s’assurer que les produits achetés ne sont pas passés par la case « Israël » ? 

C’est justement ce qu’interrogent les auteurs de l’article « Israel’s open-secret trade » : les États qui boycottent Israël alimentent-ils le commerce israélien, en passant par des intermédiaires ?3 Dans un tel scénario, Israël vendrait des produits non finis à un acheteur qui les transformerait et les revendrait. Ces produits finaux pourraient se retrouver dans les mains des boycotteurs. Par ce biais, Israël bénéficierait des gains correspondant à la valeur ajoutée qu’il apporte, même si celle-ci est englobée plus largement dans un produit final. L’article ne fait aucun doute : l’importation de valeur-ajoutée d’origine israélienne est en tout point semblable aux autres flux entrants. Aucune discrimination n’est faite pour les produits provenant du pays black-listé. L’Arabie Saoudite a par exemple injecté, de manière indirecte, 22 millions de dollars dans l’économie israélienne en important des produits américains. Avec de telles ramifications dans la chaîne de valeurs internationale, l’arme du boycott ne peut être radicale. 



Passoire ou barrage ?

Omissions et contournements sont le lot du boycott israélien. Mais l’arme fait aussi office de barrage. Selon les estimations des deux économistes, les exportations d’Israël vers les boycotteurs seraient 10 fois plus importantes entre 1962 et 2012 sans lui ! Israël perd 0,3% de point de PIB au change, soit 800 millions de dollars. Normalement, les exportations sont dirigées en priorité vers les pays à taille économique importante et géographiquement proches. Les auteurs utilisent cette situation témoin comme gradient de comparaison. Le Yémen, Oman ou encore le Liban, pour ne citer qu’eux, sont très en deçà de la moyenne. Le boycott est un frein considérable aux échanges. 

Lever le voile sur ces manœuvres rappelle qu’en matière de sanctions, le boycott n’est pas infaillible. Son action est tout de fois indéniable. On peut le contourner, mais il barre la route à bon nombre de produits. C’est là une illustration de la place de la diplomatie dans le commerce international. Sur cette arène, les questions économiques jouent au coude à coude avec les relations politiques pour dessiner, à flux-tendu, la carte commerciale que nous connaissons aujourd’hui.

Claire Lapique

© Markus Spiske on Unsplash 
Chuttersnap on Unsplash
Référence : Lorenzo Rotunno, Pierre-Louis Vézina, Israel's open-secret trade, Review of World Economics, February 2017.
 

 

 

  • 1.  Les pays qui ont boycotté Israël durant la période étudiée (1962–2012) sont (période de non boycott entre parenthèses) Afghanistan, Algérie, Bahreïn (1996–2000), Bangladesh, Bhoutan, Bolivie (jusqu’à 2010), Brunei, Tchad (jusqu’à 1973), Comores, Cuba (jusqu’à 1973), Djibouti, Guinée (jusqu’à 1969), Indonésie,Iran (jusqu’à 1979), Iraq, Corée du Nord, Koweit, Liban, Libye, Malaisie, Mali (jusqu’à 1973), Mauritanie (2000–2009), Maroc (1993–2000), Nicaragua (jusqu’à 1982, 1992–2010), Niger (jusqu’à 1973, 1996–2002), Oman (1996–2000), Pakistan, Qatar (1996–2009), Arabie Saoudite, Somalie, Soudan, Syrie, Tunisie (1996–2000), Emirats Arabes Unis, Vénézuela (jusqu’à 2009), et Yémen.
  • 2. Les données sont issues de la plateforme « Comtrade » de l’ONU ainsi que des informations données par le ministère des Affaires Étrangères disponibles sur Wikipédia.
  • 3. Pour ce faire, ils utilisent les données TiVA, une base de données sur le commerce des valeurs-ajoutées, construites par l’OCDE. 

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