Réforme des retraites : le calcul de la valeur du point entraine la méfiance

Presse / expertise
L’économiste Alain Trannoy démontre, dans une tribune au « Monde » publiée le 8 janvier 2020, que si le niveau de vie en retraite pourrait devenir décevant, ce n’est pas à cause du système par points, mais de la faiblesse de la croissance.
09 janvier 2020

 

Cette tribune d'Alain Trannoy, directeur d'études à l'EHESS et professeur à AMSE, a été publiée dans le journal Le Monde du 8 janvier 2020. 

 

"Les Français se demandent si le système par points proposé par la réforme des retraites n’est pas un moyen de faire baisser à terme plus ou moins rapproché leur pension. Et les mots prononcés le 10 mars 2016 par un François Fillon goguenard, qui tournent en boucle sur Internet, ne sont guère en mesure de les rassurer : « Il ne faut pas croire que le système des points permet de régler le système des retraites. En réalité, le système par points permet une chose qu’aucun homme politique n’avoue. Il permet en réalité de diminuer chaque année la valeur du point et donc le niveau des pensions. » Ces mots résonnent d’autant plus que le gouvernement a malencontreusement décidé de ne pas respecter l’indexation des retraites sur le niveau de l’inflation pour toutes les retraites au-dessus de 2 000 euros pour les années 2019-2020. Cette méfiance est renforcée par le fait que la valeur du point semble sortir d’une boîte noire, sujette à toutes les manipulations.

Pourtant, la réforme des retraites inspirée du rapport Delevoye garantit bel et bien l’équilibre du régime de retraite par répartition, en permettant en effet un ajustement à travers la valeur du point. En revanche, les Français ne doivent pas se faire d’illusions. Le taux de remplacement, c’est-à-dire le niveau de vie en retraite en proportion du niveau de vie calculé sur la moyenne de la vie active, sera décevant. Mais ce n’est pas le système par points qui est ici en cause, c’est la faiblesse du taux de croissance.

L’un des avantages de la réforme à points est de permettre une compréhension aisée du mode de calcul du taux de remplacement, au moins dans une situation de référence : celui d’une économie stationnaire sans croissance de l’économie ou de la population, où la part des salaires reste constante dans le revenu national. L’équilibre du système de retraite est assuré dans cette économie « constante » théorique où rien ne bougerait, aussi bien chaque année qu’à l’horizon de la vie de chaque personne. Chaque personne aura reçu au cours de sa vie autant qu’elle aura contribué.

Avantage masqué

Un peu de pédagogie autour d’une formule simple permet de comprendre que François Fillon a tort. Prenons le cas type d’une personne partant à 65 ans sans interruption de carrière, ayant cotisé pendant 42 annuités et donc ayant obtenu son premier emploi à 23 ans. Le rapport Delevoye fixe à 25,3 % du salaire le montant cumulé des cotisations employeurs et employés ouvrant des droits à retraite qui s’applique à tous les salaires gagnés au cours de la vie au-dessous de 10 000 € de salaire brut mensuel. Du côté des recettes, on trouve donc 25,3 % du salaire moyen sur 42 ans de carrière à répartir égalitairement sur le nombre d’années en retraite. C’est ici qu’intervient l’espérance de vie à l’âge de départ en retraite. Selon l’Insee, en 2018, l’espérance de vie à 65 ans est de 21 ans. En partant à 65 ans, la personne aura contribué pendant une durée double de celle de son temps de retraite espéré. En conséquence, le taux de remplacement qui équilibre le système est exactement le double du taux de cotisation, ici en l’occurrence 50,6 % du salaire brut. Rapporté au salaire net, on obtient 64 %… qui correspond au taux de remplacement effectif moyen en 2018 calculé par le Conseil d’orientation des retraites avec le système actuel !

Dans le système par points, à chaque âge de départ en retraite, le taux de remplacement s’exprime comme le taux de cotisation que multiplie le rapport de la durée de cotisation à l’espérance de vie à cet âge. Plutôt que de s’écharper sur cette notion d’âge pivot, laissons chaque Français choisir l’âge auquel il désire partir en retraite, dans une plage d’âge de 55 à 70 ans. C’est l’un des grands avantages du système par points, totalement masqué par la réforme.

Bien sûr, chacun devra se déterminer au vu de l’ensemble des taux des remplacements et de l’anticipation de leur évolution. Au-delà de l’évolution de paramètres démographiques, le taux de remplacement peut également être modifié par deux paramètres de nature économique, à savoir l’évolution du taux de croissance de la productivité du travail et la part des salaires dans le revenu du travail.

Le salaire moyen réel croît en moyenne de 0,5 % par an depuis 2008. Mais, même si une croissance plus forte de la productivité du travail est possible, il faut compter avec le coût de la transition vers une économie décarbonée, qui va nécessiter de gros investissements, avec pour conséquence une hausse du produit intérieur brut (PIB) sans effet sur le revenu national. L’irruption de l’intelligence artificielle à grande échelle dans l’activité économique présente également un risque de baisse de la part du travail dans la valeur ajoutée, d’ailleurs déjà observée dans la plupart des pays développés.

Encourager la capitalisation

La raison d’un taux de remplacement possiblement plus faible pour les générations à venir que pour les générations passées n’incombe donc pas au passage à un système par points. Au contraire, l’indexation sur les salaires et non plus sur l’inflation représente une protection contre une dégradation plus forte du taux de remplacement, qui était inscrite dans la prolongation du système actuel.

Trois enseignements en matière de politique économique doivent en être tirés.

D’abord, il serait opportun de faire gérer le système par points par les partenaires sociaux, et non par les gouvernements successifs. Les déresponsabiliser en leur retirant la gestion paritaire du système est une pure folie dans un contexte de baisse du taux de remplacement, d’autant qu’ils ont su se montrer responsables dans la gestion des retraites complémentaires.

Ensuite, la question du niveau minimal des retraites, ainsi que l’âge auquel on peut y prétendre, revêt dans ce même contexte un aspect crucial pour lutter contre la pauvreté des seniors.

Enfin, la réforme Delevoye encourage délibérément la capitalisation pour les salariés gagnant plus de 10 000 euros de salaire mensuel. Mais, face à des taux de remplacement faibles, il faut encourager la capitalisation pour tous les Français. Les travaux de Thomas Piketty montrent que le taux de rendement devrait être durablement plus élevé que le taux de croissance au XXIe siècle. La capitalisation – qu’elle soit gérée publiquement à travers les fonds de réserve ou par le secteur privé – en appoint au système par répartition permettra d’apporter ce que ce dernier ne peut plus offrir en période de croissance lente."

 

 

 

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