Plan de relance : « Il est excellent en défense, mais l’attaque manquera de tranchant en première mi-temps »

Presse
Dans une tribune au "Monde", l’économiste Alain Trannoy (EHESS) épluche les véritables chiffres du plan de relance annoncé le 3 septembre.
12 septembre 2020

Retrouvez cette tribune en intégralité dans Le Monde, en lien ici. 

 

Le plan de relance reste imposant, même quand on regarde les chiffres d’un peu près. Il faut un peu de patience pour lire et relire les trois cents pages des annexes du dossier de presse qui détaillent par le menu les cent dix mesures prévues (voir PDF). Mais cette lecture révèle des informations imprévues qui permettent de porter un jugement plus informé sur celui-ci.

La première surprise réside dans le fait que les annonces gouvernementales majorent d’environ 7 milliards d’euros les sommes qui seront effectivement dépensées sur la période 2020-2022, la période de référence du plan de relance. Celui-ci ne coûtera aux finances publiques que 93 milliards, et non pas les 100 milliards d’euros claironnés. Sont en effet inclus 6,6 milliards d’euros d’investissement (plan santé, programme d’investissements d’avenir/PIA) qui ne seront décaissés que les années ultérieures.

 

Chronologie absente

La seconde information concerne la chronologie des dépenses. Cette information capitale est pourtant absente du dossier de presse. Un tiers du plan de relance, soit 30 milliards, ne sera déboursé qu’en 2022. Comme une partie notable des dépenses positionnées cette année-là concerne des dépenses d’investissement sur appel d’offres, leurs effets bénéfiques ne se feront pas sentir avant mai 2022, date de l’élection présidentielle. Il sera difficile d’accuser le président Emmanuel Macron d’électoralisme, car le futur candidat ne bénéficiera pas à plein des dépenses décidées par le président ! 

Le quatrième trimestre de 2020 ne se voit octroyé qu’une petite fraction du total, 5 milliards, et le gros des dépenses, 58 milliards, aura donc lieu en 2021. Pour cette année cruciale, la question que se posent de nombreux économistes est de connaître la part qui peut être qualifiée de relance keynésienne sous forme de soutien à la demande, en opposition à la politique de l’offre qui vise à maintenir les capacités de notre appareil productif.

A cette dernière, que l’on peut qualifier de défensive – il s’agit par là même d’éviter les faillites et la spirale dépressive sur les fournisseurs, qui, faute d’être payés, sont obligés de mettre la clé sous la porte –, sont consacrés 23 milliards d’euros sur les 58 milliards en 2021, soit 40 % du total.

La politique de soutien à la demande est abondée à hauteur de 35 milliards d’euros dont l’essentiel consiste en un effort de soutien à l’investissement matériel et immatériel (formation initiale et continue) dans différents domaines, dont bien évidemment le développement durable, le numérique, la santé, mais aussi la culture, les dépenses d’équipement militaire, etc.

Deux observations à cet endroit, une sur le « quantum » et l’autre sur le rythme des dépenses.

 

Choix entre vite ou bien

D’abord, l’effort proprement keynésien ne représente que 1,5 point de produit intérieur brut (PIB) en 2021, une ampleur somme toute assez limitée par rapport à la baisse de la demande intérieure et étrangère, estimée à 4 points à la fin de cette année 2020.

Ensuite, une grande partie de cet argent ne sera effectivement décaissée qu’au second semestre 2021, en raison du choix de distribuer cet argent par appel d’offres pour sélectionner les meilleurs projets.

Dans le choix entre vite ou bien, c’est le « bien dépenser » qui l’a emporté, intention louable certes, mais qui comporte le risque d’une certaine lenteur dans le rythme des dépenses. En tout état de cause, les écueils des traditionnels plans de relance français sont évités. Vu sa montée en charge très progressive, le plan de relance ne devrait pas se traduire par un surcroît soudain d’importation, les producteurs français pouvant faire preuve d’anticipation.

Toutefois, les entreprises ne devraient pas voir leurs carnets de commandes se renflouer véritablement avant le mois de mai 2021. Un report de mai à décembre 2021 du remboursement au taux d’intérêt initial des prêts garantis par l’Etat aux entreprises serait en ligne avec cette montée en charge très progressive du plan de relance.

 

Remercier Angela Merkel

En résumé, si l’on file la métaphore footballistique, le plan de relance est excellent en défense, mais l’attaque manquera de tranchant en première mi-temps. Elle se réveillera en seconde mi-temps et sera brillante dans le temps additionnel, ce qui est loin d’être anecdotique dans le cas de l’économie française. Celle-ci va souffrir en sortie de crise d’un choc qui percute ses deux points forts, le tourisme intercontinental et l’aéronautique.

L’enjeu est de savoir si l’économie française va être en mesure de produire plus dans les secteurs du développement durable, de la santé et du numérique pour compenser ces pertes de production – et donc d’emploi –, à peu près certaines. En tout cas, la qualité du « jeu français » ne pourra pas être contestée par Mario Draghi [ancien président de la Banque centrale européenne] qui a déclaré que « seule une bonne dette permettra de sauver l’économie européenne ».

La France va s’endetter, certes, mais pour des raisons structurelles de long terme qui dépassent l’enjeu de la seule relance : investir pour préparer la transition vers une économie durable, remédier à nos déficiences dans le numérique, dans le champ des compétences, mettre à niveau notre secteur santé et remédier à la part anormale des impôts sur la production sur nos entreprises.

Et puis il ne faudra pas oublier de remercier la chancelière fédérale Angela Merkel d’avoir dépensé la première, d’avoir relancé la consommation des ménages en Allemagne et d’imiter ainsi le mode opératoire des gouvernements français précédents. Espérons que les exportateurs français sauront tirer leur épingle du jeu cette fois-ci ! Tel est aussi le pari du gouvernement français.

 

Alain Trannoy

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