« Il n’est pas totalement indécent de chiffrer les risques économiques du confinement »

Press / expertise
Dans une tribune au « Monde », publiée le 4 avril 2020, l’économiste Alain Trannoy estime que la France doit s’attendre à un recul de de son PIB et à un creusement du déficit public, qu’elle ne pourra financer dans l’immédiat que par la solidarité européenne.
April 03rd 2020
La France doit s’attendre à un recul de 12 % de son PIB et à un creusement du déficit public de 10 points de PIB, qu’elle ne pourra financer dans l’immédiat que par la solidarité européenne.

Tribune. Dans cette guerre sanitaire, compter les morts tous les soirs est devenu le critère des gouvernants. Minimiser le nombre de morts dûes au Covid-19 est désormais leur stratégie, quoi qu’il en coûte à l’économie aujourd’hui et demain aux finances publiques.

 

La bonne nouvelle, même pour un économiste, est de constater que notre santé est vue comme plus importante que toute autre chose, y compris l’économie. C’est une bonne nouvelle, car transposée à l’enjeu environnemental, elle laisse augurer des décisions fortes pour éviter justement que le changement climatique ne se transforme en catastrophe sanitaire, ce qu’il ne manquera pas de faire si nous continuons sur la même lancée.

 

Il n’est pourtant pas totalement indécent de tenter de chiffrer les bénéfices du confinement, c’est-à-dire le nombre de décès évités, et de les mettre en rapport avec les risques économiques, budgétaires et politiques encourus. Non pour remettre en cause les choix effectués, mais pour bien mesurer les gains et les coûts associés à l’optique de la minimisation du nombre de décès. Nous limitons notre horizon à début septembre 2020, en espérant qu’au-delà un traitement sera disponible.

 

Quel serait le nombre de morts si, à l’instar du choix fait par la Suède, on laissait le Covid-19 se répandre pour favoriser l’immunité de groupe ? L’exemple du bateau de croisière Diamond-Princess, au large du Japon, fournit un exemple d’expérience naturelle, sur une population certes relativement âgée. Onze personnes sont décédées sur les 3 700 personnes présentes à bord, soit un taux de mortalité d’environ 3 pour 1 000. Les calculs les plus optimistes ne descendent jamais en dessous de 1 pour 1 000. Rapportés à la population française, ces ratios porteraient le nombre de décès à une fourchette comprise entre 67 000 et 200 000, soit un tiers du nombre habituel de décès annuel pour l’estimation haute.

 

Surcroît de dépenses

 

En comparaison, on a décompté, mercredi 1er avril, 4 000 décès, auxquels il faudra malheureusement ajouter la moitié du nombre de personnes en réanimation, au nombre de 6 000, puisque leur taux de survie est à peu près de 50 %.

 

En supposant que le pic ait été atteint, qu’un confinement strict soit appliqué et maintenu tout le mois d’avril, suivi de mai à début septembre, d’une stratégie « à la coréenne » (dépistage précoce, traçage, prise en charge rapide des malades, confinement efficace des personnes en contact avec ces derniers), on pourrait espérer limiter le bilan humain autour de 15 000 morts, soit le bilan meurtrier de la vague de chaleur de 2003.

 

Mais le coût économique de cette stratégie, lui, est mieux connu. L’Insee et l’Observatoire des conjonctures économiques (OFCE) s’accordent à dire qu’un mois de confinement coûte environ 3 % de produit intérieur brut (PIB). Au coût des mois de mars et d’avril va s’ajouter celui de quatre mois de stratégie « à la coréenne », que l’on peut chiffrer à 1,5 point de PIB par mois. Au total, un recul de 12 % du PIB sur l’année, soit le double de celui occasionné par la grippe espagnole, estimé à 6 % (« The Coronavirus and the Great Influenza Pandemic », Robert Barro, José Ursua et Joanna Weng, Working Paper n° 26866, National Bureau of Economic Research).

 

Le manque à gagner pour les finances publiques, auquel s’ajoute un surcroît de dépenses (santé, chômage, aides aux entreprises) qui se chiffre à 0,5 point de PIB par mois, générera un besoin de financement d’au moins 10 % du PIB, soit 240 milliards d’euros, en plus des 200 milliards d’émissions d’obligations du Trésor déjà prévus cette année.

 

Comme tous les pays procèdent plus ou moins de la même façon, les investisseurs du monde entier vont être extrêmement sollicités pour souscrire aux émissions de dette publique. Or, la capacité d’endettement des Etats de la zone euro est très hétérogène entre ceux du Nord et ceux du Sud. La dette publique allemande ne représente que 55 % de son PIB, contre 135 % pour l’Italie et 100 % pour la France.

Survivre au choc

 

Si l’union monétaire veut survivre à ce choc de grande ampleur, deux solutions se présentent, avec un panachage possible. Soit la zone euro emprunte globalement sur les marchés pour faire face à cette crise. Soit la Banque centrale européenne achète directement les émissions de titres d’Etat des pays membres (et non plus seulement sur le marché secondaire, comme elle l’a annoncé le 15 mars), tant que dure cette crise sanitaire. Le retour de l’inflation associé au fonctionnement de la planche à billets s’effectuera dans le contexte actuel d’une si faible hausse des prix que le spectre de l’hyperinflation, qui hante l’Allemagne depuis la République de Weimar, ne peut pas être invoqué sérieusement.

 

A défaut, une crise des dettes souveraines européennes se profile à court ou moyen terme, avec, à l’horizon, un éclatement de la zone euro. Le choc représenté par la seconde guerre mondiale nous a apporté le magnifique espoir de la construction européenne. Que la guerre contre cette épidémie puisse nous l’enlever et consacre le retour du chacun-pour-soi serait une tragédie pour tout le continent. Une famille qui ne se réunit pas autour de ses morts n’est pas une famille.

 

→ Lire cette tribune sur Le Monde.fr et dans l'édition papier du 4 avril 2020. 

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