Cecilia Garcia-Peñalosa : « Si j’étais présidente… je revaloriserais les enseignants »

Op-Ed
Only in French | How can social mobility be increased and gender inequality reduced? In an interview for "Pour l'Éco", Cecilia Garcia-Peñalosa proposes a solution: improve teacher wages and giving more resources to secondary schools.
August 12th 2021

Comment augmenter la mobilité sociale et diminuer les inégalités de genre ? Dans une tribune dans « Pour l’Éco », Cecilia Garcia-Peñalosa propose une solution : revaloriser les enseignants et donner plus de moyens aux collèges et aux lycées. 

 

➤ La tribune a été publiée dans « Pour l’Éco » le 13 août 2021 : lire la tribune en ligne

 

Si elle était présidente de la République le temps d’une journée, Cecilia Garcia-Peñalosa, directrice de recherche en économie au CNRS et membre de l’École d’économie d’Aix-Marseille, revaloriserait avant tout les enseignants. C’est pour elle un investissement extrêmement rentable, qui participerait à une société moins genrée au niveau professionnel.

 

Si j’étais présidente de la République durant une journée, je la passerais à réformer le collège et le lycée. Ce sont deux points faibles de la France par rapport à ses principaux concurrents.

La base d’une économie performante, c’est la formation du capital humain. Cela handicape sa productivité et sa croissance à long terme, mais renforce aussi les inégalités de genre dans la société.

Le système scolaire français a beaucoup d’atouts, mais il n’aide pas à la mobilité sociale, en particulier dans ces deux parties de la chaîne éducative. Une grande partie de l’absence de cohésion sociale que l’on vit en France pourrait être réparée avec un collège et un lycée plus performants.

Si, l’ensemble des élèves n’a pas de solides bases à la sortie de ces étapes, il est impossible d’avoir une éducation supérieure de qualité, parce qu’une partie de la société a été laissée derrière.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut envoyer tout le monde à l’université. Le modèle allemand d’éducation supérieure, très lié à l’entrée dans l’entreprise et à la formation professionnelle, produit un capital humain qui explique une grande partie de la réussite économique allemande dans les dernières décennies. Mais cela n’est pas réalisable, si le collège et le lycée sont défaillants.

 

« Deux collèges » côte à côte

La solution idéale, ce serait d’avoir deux types de collèges mais dans le même établissement, dans une même institution, proche de ce qui se fait en Grande-Bretagne. Au sein d’un même collège, on a deux systèmes, deux niveaux de maths, deux niveaux de physique. Il y aurait une certaine fluidité et des passerelles entre les deux.

L’un ne serait pas forcément plus professionnel et l’autre plus théorique. Dans le système britannique, cela se caractérise surtout par une question de rythme. C’est une solution assez proche de celle des classes de niveaux, avec des matières optionnelles différentes, des rythmes de cours différents.

On pourrait imaginer un système où l’on passe trois jours dans une autre classe, pour voir comment cela se passe. Le choc des changements de parcours sera moins important, du point de vue social — très important à cette période —, du point de vue de l’essai des parcours, sans prendre la décision définitive de sortir d’un système pour aller dans un autre.

 

Homogénéiser les classes améliore les performances de tous

Une étude très intéressante sur le sujet en Israël montre l’efficience potentielle de cette solution. Ils ont pris un lycée où le niveau était relativement faible, et un autre peu éloigné, mais beaucoup plus performant.

Et là, ils n’ont pas fait une politique du bus comme avaient pu le faire les Américains, où des jeunes d’un lycée en difficulté étaient amenés vers un autre, de façon aléatoire, et dont l’impact n’avait pas été spectaculaire.

Les Israéliens ont laissé aux élèves le choix d’aller dans l’un ou l’autre. Ceux qui sont partis sont donc allés dans le lycée avec le rythme plus soutenu. Ça s’est très bien passé. Mais, peut-être de façon plus surprenante au premier abord, ceux qui sont restés dans le lycée moins réputé ont aussi augmenté leur niveau !

Au-delà, de la transmission des bases du point de vue des apprentissages, le collège et le lycée doivent aussi transmettre des aspirations et élargir les horizons des élèves. Un sujet sur lequel la France est malheureusement en échec.

C’est à ces étapes que l’on doit encourager davantage les talents à aller à l’université, faire des études de médecine ou faire des prépas. Il y a des efforts faits ici et là, pour avoir une plus grande mixité sociale comme à Sciences Po avec des entrées alternatives, mais cela n’est pas encore suffisant et arrive trop tard.

 

Un manque de moyens avec des répercussions négatives en cascade

Il est inutile de tourner autour du pot : beaucoup de problèmes dans les collèges et lycées viennent d’une faute de moyens. Cela a un effet direct : les infrastructures ne sont pas toujours bien entretenues, les enseignants sont surchargés d’administratifs (et cela a donc des conséquences sur la qualité de l’enseignement…).

De façon plus pernicieuse, si on laisse de côté les investissements dans ces niveaux, cela laisse à penser aux élèves que c’est une partie de leur vie qui n’a pas tellement d’importance.

Quand un élève regarde un enseignant qui est mal payé, il peut se demander : « À quoi bon étudier ? » et se dire qu’il y a beaucoup d’autres façons de gagner plus d’argent.

Il devient difficile pour l’enseignant d’incarner un modèle de réussite par le savoir, d’inspirer les choix et dire aux jeunes : « Il faut travailler maintenant pour réussir plus tard. »

C’est moins vrai pour les élèves des milieux favorisés, mais pour les autres, l’enseignant peut être la seule personne avec une éducation universitaire qu’ils rencontrent à cette étape de leur vie.​​​​

La perte de pouvoir d’achat des enseignants dans les trois dernières décennies est réellement spectaculaire. Il devient donc fondamental de mettre des moyens dans l’institution elle-même pour changer en France la vision du prestige social des enseignants. En particulier, par rapport à la place dans la société qu’ils ont pu occuper dans d’autres périodes de l’Histoire républicaine.

 

Un renforcement indirect des inégalités de genre

Une autre des conséquences négatives de la dévalorisation salariale du métier d’enseignant, c’est que le système scolaire se retrouve aujourd’hui à renforcer les inégalités entre hommes et femmes dans la société.

La réduction du pouvoir d’achat du corps enseignant a entraîné une paupérisation telle que c’est dorénavant les femmes, comme deuxième métier du ménage, qui exercent de façon ultra-majoritaire cette profession. Il ne faut pas négliger cet aspect révélateur de la division du travail par le genre au sein de la société auprès des élèves de 12-13 ans.

Si à 14-15 ans, on grandit en voyant que pratiquement tous les enseignants sont des femmes, on grandit avec une vision du monde qui est ségréguée, où il y a des emplois d’hommes et des emplois de femmes. C’est préoccupant.

C’est sans doute malheureux à dire, mais à n’en pas douter, une revalorisation des carrières permettrait d’attirer de nouveau des hommes dans la profession.

C’est crucial. Les jeunes filles et garçons doivent grandir dans un environnement mixte au niveau professionnel. C’est à cet âge que l’on peut donner efficacement une vision du monde plus égalitaire entre les deux sexes, où hommes et femmes participent de façon égale à la richesse économique.

Le futur de la France, ce sont les gamins de 12 à 15 ans aujourd’hui, cela ne peut être qu’un investissement public très rentable. Le problème : c’est une politique de long terme, qui met du temps à obtenir des résultats. L’incitation pour le politique d’agir durant son mandat en ce sens est donc limitée.

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