Hommage à Pierre Malgrange

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Il est particulièrement malaisé de parler de personnes qu'on aime de leur vivant. C'est infiniment plus ardu lorsqu'ils viennent de disparaître. A la demande de Thomas Seegmuller, et après beaucoup d'atermoiements, je me mets à la tâche d'écrire quelques mots à la mémoire de mon directeur de thèse, Pierre Malgrange, qui nous a quittés le 13 mars dernier. Je l'ai appris le lendemain grâce à Jean-Pierre Laffargue. Nous avions déjeuné à Paris tous les trois au printemps 2017, la dernière fois que j'ai vu Pierre.

Parler de Pierre c'est d'abord parler de l'homme. J'ai rarement vu une personne aussi prompte à aider et même à promouvoir autrui. J'ai un moment pensé que sa générosité sans bornes avec moi tenait à la nouveauté: j'ai été son premier doctorant, de 1990 à 1993 (il en aura deux autres: Jérôme Adda, maintenant à la Bocconi, et Simon Cueva, qui est retourné dans son pays natal, l'Equateur). Mais à la vérité, il a exercé sa bienveillance de façon, si j'ose dire, indiscriminée. Il suffit d'en parler à ceux qui l'ont côtoyé au CEPREMAP, à Louvain (où il a été mon collègue pendant de longues années) ou à la Direction de la Prévision, pour citer les lieux professionnels les plus marquants de sa carrière. 

Je vais parler pour moi. Je me rappelle qu'il s'inquiétait beaucoup que je ne "sorte" pas plus souvent de mon bureau mais il ne se donnait pas le droit de me le reprocher ouvertement. Sauf une fois. Nous recevions au CEPREMAP nos partenaires belges et espagnols d'un projet européen (estampillé SPES, ça ne rajeunira personne; à l'époque l'ERC, n'existait pas), et après déjeuner, Omar Licandro devait faire un exposé. Or j'étais obsédé à l'époque par mes algorithmes et mes simulations (ancêtres de Dynare) et je pensais pouvoir, avec la bienveillance habituelle de Pierre, ajuster quelques paramètres dans mes relaxations au lieu d'assister à la présentation d'Omar. Pierre est venu me chercher manu militari!

Deux ans après le début de ma thèse, Pierre a commencé à gamberger sérieusement sur ce qu'allait devenir l'autiste numéricien que j'étais, après la thèse. Il a commencé à m'envoyer, en son lieu et place, dans les conférences importantes dans un domaine émergent à l'époque, l'économie computationnelle . A mon corps défendant! La première, au Trinity College de Dublin (conférence de la société IMACS), a été plus que marquante pour moi, je n'ai jamais été aussi effrayé depuis. Mais il a tenu bon, et je n'ai jamais pu me dérober, je ne l'ai jamais vu aussi au taquet que lorsqu'il s'agissait de m'expéider parler de mes travaux ( qui "n'intéressaient que moi", protestais-je à l'époque). 

Bien des années après, alors qu'il se retirait peu à peu de ses engagements, il m'a appelé un soir pour me demander de prendre sa suite dans l'Editorial Board de Macroeconomic Dynamics. C'était il y a dix ans au moins. Et lorsqu'il a su que j'avais quelques problèmes personnels en 2018, il m'a encore appelé pour m'apporter soutien et conseils. Pierre a eu de sérieux problèmes de santé à l'apogée de sa carrière académique, il a su tirer de ces épreuves considérables un supplément d'humanité rare. On a continué à s'appeler jusqu'à l'automne passé.

Mais parler de Pierre c'est aussi parler d'une époque bénie de la recherche économique. Ce n'était pas la quête du "gai savoir" comme aime à dire Alain Trannoy avec sa sincérité désarmante. Le CEPREMAP de 1990, qui ouvrait pour la première fois cette année ses portes aux doctorants (nous n'étions que trois en 1990), était comme une grotte profonde avec à chaque galerie une personnalité imposante de la recherche française et mondiale, avec à la fois des agendas divers de recherche théorique très poussée, et un vrai souci, très enraciné, très sérieux, de s'ancrer dans le réel, lien avec le Commissariat au Plan oblige (j'imagine). Ce n'était pas une piste d'athlétisme comme c'est souvent le cas maintenant dans les centres de recherche. J'ai eu la chance, grâce à Pierre, peu avare d'introductions élogieuses appuyées, de rencontrer en cette occasion des chercheurs aussi impressionnants que gentils comme Yves Younès, Monique Florenzano, Jean-Pascal Bénassy, Cuong Le Van, Robert Boyer ou Jean-Pierre Laffargue, et d'échanger très régulièrement avec eux. Je revois encore le coin café du premier étage, rue chevaleret. Et Pierre qui me poussait à sortir de mon bureau (juste à côté de la machine à café) pour aller voir du "beau monde". 

Il n'y a bien sûr pas de place (ou en tout cas, pas de trop grande place) à la nostalgie, le progrès technique, biaisé ou pas, fait son job, et il n'y aura plus de cours de Modélisation Macroéconomique à la Malgrange dans les amphis français et belges. Il reste la mémoire d'un chercheur et d'une personne, Pierrot Malgrange, qui a fait beaucoup de bien autour de lui.

 

Marseille, le 9 avril 2020

Raouf Boucekkine