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5 AVRIL 2026
Une tribune de Michel Lubrano (CNRS, AMSE) publié dans La Provence.

Une tribune de Michel Lubrano, directeur de recherche (CNRS, AMSE) publiée dans le journal La Provence, édition du 05/04/2026

Un système politique est considéré comme méritocratique si les individus sont promus en fonction de leurs capacités et de leurs talents, plutôt qu’en fonction de leur origine sociale ou familiale. Le concept de méritocratie a été popularisé dans les années 1950 par le sociologue britannique Michael Young avec son livre satirique et dystopique The Rise of Meritocracy. Il y définit le mérite comme l’association de l’intelligence et l’effort. Cependant, la société qu’il imagine fondée sur le mérite finit par devenir un cauchemar au fil des pages, exacerbant les inégalités fondamentales entre les individus. Comment peut-on arriver à cette situation ?

Malgré sa connotation négative initiale, la méritocratie est aujourd’hui considérée comme un pilier de la justice sociale par la plupart des politiciens. Ils l’associent à l’égalité des chances, qui est aussi un idéal démocratique. Par exemple, Martine Vassal, lors de sa campagne pour conquérir la mairie de Marseille, déclarait que ses valeurs sont en premier le mérite et le travail.

Mais s’agit-il là du même "mérite" que celui interrogé par les auteurs qui se sont intéressés à la question ? Pour Amartya Sen, prix Nobel d’économie, la notion de mérite devrait dépendre essentiellement de ce que nous pensons être une "bonne société".

La méritocratie est un système qui incite à récompenser les actions qui génèrent de bonnes conséquences, récompensant donc les actions et non les individus. Si la notion de bonne société inclut l’absence d’inégalité, le système de récompense devrait en tenir compte, avec par exemple une discrimination positive pour certains examens et concours, ou une limitation des rémunérations versées aux hauts dirigeants, ou encore une taxation très progressive. De plus, le succès individuel s’inscrit toujours à l’intérieur d’un groupe, d’une équipe (scientifique par exemple), d’un milieu social, relativisant ainsi son caractère individualiste.

Selon le philosophe politique américain John Rawls, les talents personnels et l’intelligence sont le résultat d’une loterie génétique. La méritocratie individualiste favorise la reconnaissance des inégalités naturelles. Il n’y a alors aucune justification morale à fournir différents niveaux de bien-être à partir des différences de talents innés. Des différences minimes de récompense ne peuvent être justifiées par des incitations seulement si les talents récompensés améliorent le bien-être de la majorité, comme par exemple les talents artistiques. Sur ce point, Rawls rejoint Sen.

Le livre de Michael Young était une satire dystopique sur les inégalités engendrées par la méritocratie. Le philosophe politique américain Michael Sandel s’intéresse à sa suite aux conséquences morales d’un régime politique excessivement méritocratique.

Si ceux qui réussissent le méritent, cela veut dire que les autres n’ont pas fait assez d’efforts. Cela se traduit par l’humiliation des perdants. Quand un responsable politique affirme qu’il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi, il traduit cette vision que l’échec devient une faute personnelle et le succès une bénédiction morale. In fine, pour Michael Sandel, la méritocratie affaiblie le sens du bien commun et mine la démocratie en instrumentalisant le mythe de la mobilité sociale.

La question est donc d’interroger quel mérite une société choisit de valoriser, et au service de quoi. Derrière ce concept de méritocratie, se joue un arbitrage essentiel entre performance individuelle et bien être collectif.

Membre(s)
Michel Lubrano

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